Les chouquettes

Je partage ici les mésaventures du petit José. Il s’agit d’un très court récit que j’ai écrit il y a de ça un an. Je compte vous faire partager ma prose dans cette nouvelle catégorie : ˈlɪtərɪtʃə (comme ça vous serez enfin prononcer literature correctement).

Les chouquettes, ou José adulte de l’adultère

Cela faisait déjà plusieurs heures que José était réveillé. Mais, étendu de tout son long, immobile de peur que ses parents découvrissent la supercherie, il faisait, comme à chaque fois, mine d’être endormi et attendait patiemment que la porte d’entrée qui s’ouvrirait fît sonner les clochettes suspendues au plafond. À peine retentirent-elles qu’il bondit hors du lit, dévala l’escalier, manquant encore une fois de tomber, et se précipita sur sa mère qui ramenait les chouquettes tant désirées. C’était un samedi matin, et comme tous les samedi matins, José allait dévorer les énormes chouquettes que sa mère lui rapportait. Elles étaient immenses ces chouquettes : de la taille d’une pastèque et recouvertes de morceaux de sucre gros comme des cerises. Il s’imagina croquer à pleines dents dans ces délicieuses gourmandises, sentir la crème onctueuse sous la pâte délicatement dorée par la chaleur du four. Sa mère plongea sa main dans le sac et en retira une ridicule petite boule marron toute flétrie.

« Tiens mon chéri, voilà tes chouquettes. »

Il aurait pu deviner au son de la voix que quelque chose n’allait pas. José avait eu sept ans il y a deux semaines et jamais, de mémoire d’homme, sa mère n’avait manqué le rendez-vous des chouquettes. Tous les samedis que le seigneur tout-puissant avait bien voulu leur accorder, il avait mangé ces monumentales chouquettes du boulanger-pâtissier au bas de la rue. Son sang ne fit qu’un tour et, bien qu’au fond de lui il savait que la colère ne réglait que très rarement les différends entre personnes, il éructa.

« Comment oses-tu me faire ça ? Moi ! Ton seul fils, le sang de ton sang, la chair de ta chair. Je suis un don du ciel, l’unique enfant que notre seigneur t’ait accordé. Oh ! femme de petite vertu, ton crime ne restera pas impuni. S’il l’est sur cette terre, il ne le sera pas dans l’au-delà. »

Avant de tourner les talons, José plongea son regard dans celui de sa mère. Il lui semblait aujourd’hui qu’elle était devenue bien vieille et fatiguée, et flétrie, et peut-être même aigrie par la vie. Alors qu’il s’apprêtait à retourner dans sa chambre, elle l’interpela :

« José ! Mon enfant adoré. Ce n’est pas ma faute. Ton père a exigé que je ne remette plus jamais les pieds dans la boulangerie-pâtisserie au bas de la rue que ton oncle, son frère Fernand, tient. »

Elle marqua un temps d’arrêt.

« C’est une histoire d’adultes… »

Il ne s’était pas retourné. D’un air grave et de circonstance il s’en retourna vers sa chambre, adoptant la démarche lente et cadencée du général passant ses troupes en revue. Arrivé là-haut, vérifiant que personne ne l’avait suivi, il verrouilla la porte à double tour et tomba à genoux. Les bras levés vers le plafond, les yeux éblouis par la lumière du plafonnier, il voulait crier, s’époumoner, crier sa rage, mais aucun son ne pouvait sortir. Aujourd’hui encore, il ne sait plus combien de temps il resta figé ainsi. Puis, en un bruit sourd qui résonna jusque dans la cave de la petite maison familiale au jardin nouvellement fleuri par l’arrivée du printemps il s’écroula sur le sol.

La mère, les yeux embués de larmes, feignait de relire Proust.

Le père, les yeux embués de larmes, cherchait le regard de sa femme par-dessus son journal.

José se réveilla dans son lit. Combien de temps avait-il passé dans cet état de léthargie ? Un jour ? Un mois ? Un an peut-être. Il était 14 h 52. Afin d’accueillir le flot ininterrompu de pensées qui le submergerait bientôt il ferma les yeux ; et des images l’assaillirent. Un bouc pestilentiel à visage humain sautillait sur le pont d’un bateau tenant dans sa main droite un long trident et dans sa main gauche une énorme chouquette. C’était la trahison. Une femme entièrement nue juchée sur un piédestal en fer forgé. C’était la frustration.

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